L Ennemi Intime Film Critique Essays

Avec L’Ennemi intime, Florent-Emilio Siri réalise un précipité complaisant et esthétisant où la forme n’est pas la meilleure amie du fond. Grand spectacle hors sujet et chantage émotionnel hardcore: la montagne accouche d’une souris.

La pub nous l’assure: L’Ennemi intime, c’est le Platoon de la guerre d’Algérie. Ça ne rigole plus. Nous sommes en 1959. Les opérations militaires s’intensifient. Dans les hautes montagnes kabyles, Terrien, un lieutenant idéaliste, prend le commandement d’une section de l’armée française. Il y rencontre le sergent Dougnac, un militaire désabusé. Leurs différences et la dure réalité du terrain vont vite mettre à l’épreuve les deux hommes. Perdus dans une guerre qui ne dit pas son nom, ils vont découvrir qu’ils n’ont comme pire ennemi qu’eux-mêmes. Attention : Florent-Emilio Siri s’attaque à la guerre d’Algérie, terrain récemment débroussaillé par deux films académiques (Indigènes et Mon colonel). L’Ennemi intime veut jouer dans la catégorie plus risquée des fictions contestataires fabriquées dans les années 1970 par Yves Boisset. D’un bout à l’autre, Siri cherche à ausculter ce qui se passe dans la tête d’un soldat qui perd la raison et à réaliser secrètement l’équivalent français de l’inestimable Voyage au bout de l’enfer, de Michael Cimino. Si on excepte le personnel Une minute de silence, Florent-Emilio Siri a prouvé que ses effets stylistiques fonctionnaient en totale adéquation (et donc magistralement) avec des sujets qui réclamaient l’outrance grand-guignolesque. Nid de guêpes, son second long métrage, était un délice de série B made in France, remake officieux d’Assaut niché quelque part entre Rio Bravo et La Nuit des morts vivants. Bruce Willis, fasciné, l’a même convié à Hollywood pour mettre en scène Otage où une certaine maestria formelle faisait passer la pilule d’un script de commande. Bien. Voire même très bien dans ce contexte.

Hélas, avec L’Ennemi intime, Siri construit son film de guerre comme un western clinquant, un divertissement en totale admiration de lui-même pourvu d’une photo et d’une mise en scène qui aimeraient sans doute évoquer le Sam Peckinpah de Croix de fer sans l’envergure du génie mais avec la tartufferie du disciple. Un tel sujet réclame une densité scénaristique et une rigueur indispensable que le film, démoli à chaque instant par le traitement visuel, ne possède jamais. Non pas que le réalisateur aurait dû sacrifier ses velléités formelles sur l’autel du sacro-saint naturalisme et d’une rigueur drastique pour plaire aux critiques les plus sourcilleux. Mais sa gabegie d’effets totalement déplacés dont la seule ambition consiste à épater le spectateur (la grosse explosion au napalm) annihile toute émotion, tout intérêt, toute croyance au cinéma. Il faut voir en comparaison un uppercut prodigieux comme Requiem pour un massacre (Elem Klimov, 1985) qui n’a pas pris une ride dans sa fureur, où le cinéaste avait déjà tout compris à la mise en scène, à la profondeur de champ et à la notion de point de vue en relatant les pires atrocités sans le moindre gramme de complaisance.

Dans cet ersatz du pauvre, toutes les fausses audaces finissent par se retourner contre le film qui se résume à une triste succession de vignettes poseuses martelées par la lourde démonstration. Et on passera sous silence l’utilisation très maladroite de la SnorriCam pour souligner la folie qui guette. Mais il y a pire. Lorsque le cinéaste semble à court d’idées, il tutoie les pénibles clichés guerriers, les divisions binaires, les touches humoristiques navrantes. Dans ces conditions, les interprètes se mettent en diapason et en font des tonnes (Magimel, stylé en cow-boy gominé ; Dupontel qui n’arrive pas à dire une phrase sans donner l’impression de réciter un texte). À tous les points de vue, c’est raté. Vraiment.

Un film de guerre à l’américaine qui dénonce les exactions commises de part et d’autre en Algérie. Un exercice de style pas toujours convaincant dont on ne retiendra que le message fort..

L’argument : Algérie, 1959. Le très idéaliste lieutenant Terrien prend le commandement d’une garnison basée dans les montagnes kabyles. Cette fragilité que perçoit très vite le chevronné et désabusé sergent Dougnac le pousse à prendre son nouveau supérieur hiérarchique sous son aile. Mais arrivera-t-il à le protéger et à le préserver des affres de la guerre ?

Notre avis : Quand il débarque dans sa garnison, le jeune lieutenant interprété par Benoît Magimel, un idéaliste à la beauté immaculé, semble a priori conscient des enjeux de la guerre pour laquelle il s’est engagé. Pourtant, il sera bientôt l’homme auquel il n’aurait jamais imaginé ressembler, un être abîmé par les traumas d’une barbarie absurde et inévitable, insensible et cruel par obligation. Le film de Florent-Emilio Siri (Nid de guêpes) suit l’autodestruction progressive de son âme dans les enfers de l’Algérie. Une chute humaine vers l’inhumain qui rejoint celle du personnage d’Albert Dupontel, un vieux routier du combat, qui a depuis longtemps abandonné les idéaux humanistes pour n’être qu’une implacable machine de guerre. Deux personnages finalement déchirés entre leurs émotions et leur devoir, égarés dans les méandres poussiéreux de leur conscience, dans le paysage paradisiaque d’un Maghreb ensoleillé que l’Etat français, aveugle et archaïque, cherche à conserver sous son égide.
Sous le soleil, la haine, l’incompréhension et la trahison. La guerre entre ces deux nations érige les Algériens qui ont fini malgré eux par considérer la France comme leur patrie, contre ceux pour qui la lutte pour l’indépendance est devenue une question de vie et de mort. Une aliénation fratricide, déjà au centre de La Trahison en 2006, dont l’évocation représente le point fort de cette œuvre revendicatrice. Seulement celle-ci aurait pu être remarquable si elle s’était concentrée sur les psychologies meurtries de ses personnalités. Malheureusement, le réalisateur de retour d’Hollywood après Otage démontre une fois de plus son obsession pour le cinéma américain dont il a gardé le manque de subtilité et le goût du spectaculaire, notamment lorsqu’il filme les horreurs de la guerre (on pense alors au Soldat Ryan et à La chute du faucon noir en moins bon). L’esthétique trop appuyée conférant une beauté souvent déplacée aux paysages et à un Magimel filmé dans le bleu des yeux détourne l’attention et glace la réflexion dans le divertissement didactique. En d’autres termes, L’ennemi intime est un rendez-vous raté avec l’Histoire qu’on ne blâmera que partiellement au vu de ses valeureuses intentions.

Frédéric Mignard

Comments

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *